Le Temps, 29.11.2005
Le temps est aux chasseurs d'art
Beaux-Arts L'art banking succède aux patrons mécènes. Excellents révélateurs, les collections d'art disent beaucoup d'une entreprise de comment eile se projette dans l'avenir.
Après le MoMa de New York, la Fondation Beyeler de Bâle présente une fraction de la riche UBS Art Collection. Ce faisant, elle attire l'attention sur ce phénomène: les collections d'art que réunissent avec fréquence les grandes banques - et même les moyennes - et, plus généralement, les entreprises. Compagnies d'assurances, sociétés immobilières, grands groupes pharmaceutiques, du secteur alimentaire ou de la distribution se rendent propriétaires d'œuvres d'artistes plasticiens jusqu'à constituer parfois des ensembles considérables. Dont les clients perçoivent fugitivement d'infimes aspects dans les halls de réception et qu'ils découvrent d manière plus intime lorsqu'ils pénétrent dans les bureaux de conseillers ou sont reçus dans les salons de la direction.
Pour une entreprise, l'acquisition d'œuvres d'art relève d'abord de la décoration; c'est l'aspect le plus public. Il s'agit aussi de satisfaire aux exigences d'image de toute société ambitieuse, auxquelles répond la pratique du «Kunst am Bau», l'art intégré à la construction.
Pour son siège zurichois rénové, la Banque nationale suisse a commandé, par exemple, à l'artiste Carmen Perrin, un relief incrusté qui illumine les parois de son austere cour intérieure. La BNS ne collectionne pas pour autant, ses statuts Ie lui interdisent d'ailleurs; mais par de telles initiatives, elle contribue régulièrement au soutien des artistes. Les grands mécèries, dont les collections ont donné naissance à nombre de musées et de fondations d'art suisses, furent souvent de grands patrons. De la même manière, banques et entreprises, trés engagées dans un tissu régional, ont tenu à assumer leurs responsabilités à l'égard de la culture dont elles étaient issues. Ainsi la Bâloise Assurances a surtout collectionné des œuvres d'artistes bâlois, et la Banque Cantonale Vaudoise a essentiellement acheté auprès des plasticiens locaux.
Cependant, Ie style des entreprises évolue; quand elles ne se transforment pas en sociétés globales, elles s'inscrivent dans des réseaux internationaux; dans Ie même temps, leurs cadres et leur personnel se font volatils. Le grand patron qui, tel un prince d'autrefois, parrainc les beauxarts à côté de sa tâche de gestionnaire, qui enrichit Ie patrimoine de la maison tout en satisfaisant ses intérêts esthétiques personnels ou son propre plaisir à côtoyer le milieu des artistes, ce patron-là cède la place à d'autres personnages, formés pour s'occuper d'art et de collections. Qui savent s'ajuster aux ressorts complexes d'un marché de l'art vif, mobile, international.
Collectionner ne dépend plus désormais des connaissances, du goût et des projets d'un seul individu mais relève d'une politique d'entreprise. Laquelle définit ses objectifs, développe, exploite méthodiquement sa collection d'art et l'oriente dans un sens étroitement lié à ses activités.
Significative de cette évolution, UBS Art Collection, fruit de la fusion d deux collections bancaires (UBS et SBS) et de l'achat d'un trés riche ensemble constitué par l'ancien patron de la société financière PaineWebber, collection aujourd'hui gérée par une directrice et un curateur entourés d'un comité d'experts (LT du 26.11.2005). Imposante par le nombre et la qualite des pièces qu'elle réunit, devenue une entreprise dans l'entreprise, cette collection ne peut être dissociée de l'art banking, une prestation relativement nouvelle sur le marché des valeurs pour laquelle UBS a fait œuvre de pionnière. D'où l'étroit partenariat avec Art Basel, foire internationale de l'art, ainsi qu'avec sa jeune sœur, Art Basel Miami Beach.
by Lorette Coen
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